Mercredi 17 mars 2010 — Dernier ajout samedi 27 mars 2010

Les lettres d’Astrid Enregistrer au format PDF

Astrid est une jeune fille de notre paroisse, engagée auprès de Points-Cœur au Brésil. Elle vit dans un quartier difficile où avec d’autres jeunes volontaires elle donne la compassion, dont Dieu l’a pourvue, aux plus faibles. Astrid maintient le contact avec sa famille, ses amis et ses parrains par le biais de lettres régulières. Des extraits de ses lettres ont permis de produire un article dans notre journal paroissial de Pâques : Le Guetteur. Nous publions le texte intégral des lettres utilisées dans cet article.

Lettre de juillet 2009 :

Chers amis, chers parrains, chère famille, Voilà à nouveau une lettre contenant quelques nouvelles du Brésil qui viendra vous rejoindre sur vos lieux de vacances… ou de travail. J’espère que ce temps de repos est pour vous occasion de ressourcement, partages et amitiés.

J’ai eu la joie d’accueillir ici début juin mes parents. Nous avons passé une petite semaine à Salvador entre visites touristiques et découverte de mon quartier, puis une semaine de vacances dans la Chapada Diamantina, à six heures de bus, paysage de cascades, forêts, grottes. Je me suis reposée à marcher ainsi des heures dans une nature d’une grande beauté où ocres, rouilles et verts côtoient le bleu du ciel ou des grottes, à partager avec les parents, écouter des nouvelles de beaucoup d’entre vous et manger des pizzas.

Ce temps m’a également permis de prendre du recul sur ma vie ici et de la retrouver avec des yeux neufs. Le contexte du quartier n’est en effet pas facile : nous sommes entrés depuis avril-mai dans un nouveau cycle de violences. De façon simplifiée, je dirais qu’il s’agit d’une lutte entre bandes de drogues pour contrôler un maximum de territoires (la recette n’est pas neuve). Je connais mal ( et ne cherche pas à connaître mieux) ce trafic, même si je vois maintenant la drogue circuler. C’est un vrai fléau et une manne financière, dans laquelle beaucoup de jeunes s’impliquent. C’est facile à court terme et mortel à long terme. Et cela apporte armes rivalités et vengeances. Cette violence n’est pas dirigée contre nous, car notre présence est respectée, mais nous la ressentons très fortement et en souffrons avec nos amis. Les premières victimes sont comme toujours les enfants, proies faciles pour la surveillance des lieux en cas de besoin. rien ne leur échappe, ni les blessés ni les morts (alors que nous n’en connaissons pas la moitié), ils admirent ceux qui se droguent et grandissent en pensant tout cela normal ! Comme il est dur de voir les jeunes qui ont été amis du Point-Cœur choisir ce large chemin de perdition où méfiance et mensonges font loi. Et pourquoi s’engagent-ils sur cette voie sans avenir ? Peut-être parce que trop peu de personnes se sont souciées de combler la soif de leur cœur et d’éveiller leur conscience… Leurs visages souvent m’occupent l’esprit, jour et nuit et je me sens bien démunie. Humilité de notre mission… Mais le Christ n’a-t-il pas pris sur lui tout notre péché et porté cette croix si lourde ? Alors je lui remets toutes ces personnes dans la prière. « La plus grande difficulté n’est pas de se faire à des moeurs étangères. C’est plus encore de s’affronter au péché du peuple auquel on est envoyé, de ne pouvoir échapper à sa violence, à son impureté, à son mensonge et d’être parfois les victimes du péché de l’autre jusqu’à en avoir mal dans sa chair. Et d’accomplir tout cela par amour de Dieu, en suivant le Christ » (Revue « D’un point-Cœur à l’autre » décembre 2000). Certains trouveront sans doute cette citation dure, mais elle exprime très bien mon vécu, mon ressenti.

Un soir donc, alors que gangs et policiers s’étaient affrontés toute la journée, nous rentrons du zoo avec quelques amis et découvrons un barrio très tranquille (ce n’est pas normal) ; De nombreux jeunes ont été tués ce jour-là, parmi lesquels le fils d’un de nos voisins, haut trafiquant depuis des années. Il n’y a plus rien à dire et nous passons la soirée à la chapelle. Toute la communauté s’accorde pour aller à l’enterrement, en signe d’amitié et de présence priante. Nous partons le lendemain avec Henrique et quelques amis. Étonnement de voir là de nombreux trafiquants (inconnus, mais cela se voit !) et des jeunes de notre rue, tous plus ou moins impliqués et qui pleurent. Je les vois pleurer leur propre mort à venir, c’est poignant. Le tout au milieu des hurlements déchirants de la famille, des « repose en paix mon fils, tu as été un bon fils » du père et des applaudissements de la foule. C’est lourd, très lourd à porter. Je n’oublierai pas l’expression infiniment triste du visage de ce jeune homme décédé. Quelle détresse et quel manque d’espérance dans la foule ! j’en suis restée bouleversée et fatiguée plusieurs jours.

Face à cette confusion entre le bien et le mal, ce relativisme, notre comportement se doit d’être clair, droit, vrai. Comme radicalement opposé à la confusion qui nous entoure, signe d’un autre chemin qui passe par une porte plus étroite, mais mène à la lumière et émerveille le cœur. C’est très exigeant. Cette autre citation explique pour moi tout cela : « les amis des enfants étonnent dans la mesure où ils vivent à fond la condition humaine, magnifique en Jésus Christ, magnifique en ceux qui veulent vivre la vie de Jésus. Le bouleversement qu’ils engendrent vient de la qualité de leur humanité. Et la qualité de leur humanité vient de leur union à Jésus, vrai homme » (D’un Point-Cœur à l’autre, décembre 2000). Comme toujours, cette violence ne concerne qu’un petit nombre mais retentit sur tous. Je souhaitais vous partager cette réalité difficile, non pour juger ou vous préoccuper, mais parce qu’elle constitue le quotidien de ma prière en ce moment. Je la comprends petit à petit et vous prie d’excuser mes paroles encore « bredouillantes » pour la décrire.

Parlons un peu de nos amis… Nous avons vécu le mois dernier une grande fête, celle de la Saint-Jean. Elle dure presque tout le mois de juin et s’intensifie autour du 24. C’est une fête traditionnelle où l’on danse le forro, boit des liqueurs de genipapo ou de maracuja (fruit de la passion) et mange des gâteaux mandioca (manioc) ou aipim (manioc toujours, mais il est ici utilisé en farines différentes). C’est l’occasion de retrouvailles familiales et de voyages dans la région d’origine. Nous avions choisi de passer la soirée du 24 avec une famille très amie, celle de Lourdes et Maisa. Très éprouvés depuis un an et demi par trois décès dans la famille, dont en avril celui du fils aîné, Nego, d’un accident de voiture, ils ne souhaitaient pas se réjouir. A notre arrivée les enfants sont en train de lancer des pétards, nous les y aidons de bon cœur, on allume le feu (oui, oui, dans la rue devant les maisons), puis prions les vêpres ensemble. Peu à peu, les sourires viennent sur les lèvres, nous discutons, rions. Ils nous offrent liqueurs et biscuits. C’est bon de sentir une telle amitié entre nous. Je retiens la belle phrase de Maisa quand nous sommes partis : « Vous nous avez apporté la joie ». Elle vaut plus que toutes les fêtes !!

Le Point-Cœur est installé depuis douze ans dans le quartier. A son arrivée et pendant des années, il a été envahi par une bande jeune filles incontrôlables. Elles ont travaillé la patience de bien des Amis des enfants et accumulé les bêtises. Mais une très belle amitié s’est tissée avec chacune, et se transmet, même si elles ne viennent plus aussi souvent. Elles ont maintenant toutes la vingtaine, et se sont (un peu) calmées. J’ai été très touchée de les voir frapper à la porte, le soir, ces dernières semaines, pour parler avec nous, nous raconter leurs souvenirs (une mine de trésors pour nous, source de francs éclats de rires !), et chercher écoute et orientation pour leur vie et histoires de cœur. Oui, ici elles entendent un écho différent.

Je vous avais parlé en février d’un apostolat extérieur, à Alto da Esperança. Nous l’avons arrêté car le barrio était trop vaste pour lier de vraies amitiés en n’y allant qu’une fois par semaine. Depuis avril, je pars donc avec Cirilo sur une place du centre de Salvador. Y mendient, habitent et travaillent de nombreuses personnes, dont beaucoup d’enfants. Nous jouons et dessinons avec eux et entrons peu à peu en contact avec leurs parents. Mais c’est encore dur de sortir du shéma : blancs = riches = me donnent quelque chose. J’aime cet après-midi, toujours surprenant, partagé avec de plus pauvres encore. Nous avons rencontré un jour Mari, belle jeune femme assise en haut des marches de la station de bus où nous arrivons, toujours habillée avec les mêmes vêtements sales, toujours seule. Elle nous a surpris avec son chapelet autour du poignet et nous le récitons maintenant avec elle chaque semaine. Elle n’accepte pour l’instant que cette prière et écourte les questions et discussions. Mais son sourire en dit long sur son besoin d’amitié ! Je la confie à votre prière.

Nous avons entrepris des travaux de peinture, il y a deux bonnes semaines, dont nous voyons enfin le bout. Ils se sont en fait révélés agrémentés d’un peu de maçonnerie et de la pose de quelques kilos de ciment et pas moins de 30 kilos d’enduit… Il y avait quelques trous !! talents révélés… Nous passons donc d’un rez de chaussée rose pétard et jaune flash à un dégradé de vert et saumon ; ça fait un peu hippie !! mais je préfère de beaucoup !! Et nos voisins étonnés nous disent « Ah, on ignorait que vous saviez peindre ».

Je confie encore à vos prières Ernanie, frère d’une de ces jeunes filles terribles, atteint de plusieurs tirs dans les organes vitaux et dont la vie est encore en danger. Et chacune des familles endeuillées, spécialement celle de Lourdes, Maisa et de Méry. Et la violence du barrio…

Je vous assure de mon union de prière et de pensées. Merci pour votre soutien qui me permet de vivre cette expérience si belle.

Astrid

Lettre d’octobre 2009

« La plus grande pauvreté des pauvres, c’est que personne n’a besoin de leur amitié », Maurice ZUNDEL.

Chers parrains, marraines, amis et famille qui vivez avec moi cette expérience.

Me voici à nouveau lancée dans le récit de mes avantures brésiliennes. Et comme toujours, il y a tellement à vous partager que j’ai du mal à choisir et je ne sais pas par où commencer. Oui, cette vie est belle et riche ! j’en découvre chaque jour un peu plus le mystère. j’ai passé, avec une petite fête communautaire à la clé, le cap « d’un an »et je sens que peu à peu je rentre dans une autre phase. Ce quartier, cette maison, ces amis, sont devenus mon quartier, ma maison, mes amis. beaucoup d’aspects du quotidien me paraissent maintenant naturels… Et beaucoup de détails me montrent que je suis pourtant accueillie ici, que ma culture est différente. Ce sont les enfants qui m’ont aidée à prendre conscience de ce nouveau pas franchi : un après midi de septembre ils ont « emprunté » certains de nos jouets. j’ai réuni les enfants responsables et nous avons bien discuté sur la raison de leur geste et le respect du bien d’autrui. Cette discussion était impossible il y a encore quelques mois, car la confiance est longue à venir. ou bien encore des partages spontanés et de plus en plus profonds avec nos amis me prouvent que notre amitié s’enrichit.

Comme toujours, certains moments m’ont marquée plus que d’autres et je voudrais vous les partager. Notre quotidien est tout simple mais il est rendu riche par l’exemple , souvent édifiant, de la façon dont nos amis vivent pleinement et joyeusement chaque instant de leur vie, par l’exigence constante de notre charisme d’accueil, et par la prière qui nous dévoile un Dieu qui a vécu en plénitude chaque instant de notre vie humaine. Ici, il ne s’agit pas d’attendre le week-end pour s’ouvrir et sourire !

Le 20 août nous fêtions les douze ans de notre Point-Cœur. Nous avions choisi de proposer à nos amis une journée complète d’adoration, pour partager avec eux la vraie source de notre présence ici.Beaucoup entraient pour la première fois dans notre chapelle, étonnés de voir que nous avons le Saint-Sacrement. Il était beau de les entendre chanter, prier à voie haute, rester dix minutes ou deux heures. Un café accompagné de gâteaux attendait tous ceux qui passaient. Nous avons clos la journée par la messe. J’ai été touchée de voir le nombre d’amis qui sont venus ce jour là rendre grâce, nous faire l’honneur de leur présence, et partager le cœur de nos journées, la prière.

La veille, une phrase m’avait fortement marquée. Elle est sortie de la bouche et du cœur d’Ivana, une de nos amies de la Praça Piedade. cet après-midi là nous la rencontrions avec son fils Gabriel, quatre ans, pour la première fois. Nous nous sommes assis à côté d’eux sur le trottoir et avons sorti pâte à modeler et jeu de « Uno » et commencé à jouer. Absorbée par la beauté de ce petit Gabriel, riant avec lui de ses frites en pâte à modeler, je ne me suis pas tout de suite rendu compte que tous les passants nous observaient( il faut dire que nous occupions une place non négligeable du trottoir), jusqu’à ce qu’ Ivana nous dise : « Normalement, les gens ne me regardent même pas(elle mendie) ; c’est comme si j’étais un détritus. Mais maintenant que vous êtes arrêtés pour jouer avec nous, tout le monde nous regarde, j’existe à nouveau ». Y a t’il plus belle définition de notre mission et de l’amitié : Mettre l’autre en valeur par notre présence gratuite ? Lui montrer combien il est précieux aux yeux du Seigneur ? « Aimer une personne, cela commence en lui révélant à elle-même sa propre dignité » Jean VANIER.

La communauté a encore changé de visage : le 30 août nous avons célébré la messe de départ de Gabinha, la dernière argentine, à la maison. Cela nous a obligés à quelques aménagements : autel dans la cuisine, bancs et chaises dans toutes les petites pièces et une multitude d’amis serrés comme des sardines. Mais quelle ferveur et quelle joie de prier ensemble. Merci très chère soeur de communauté pour ta présence souriante ! Juste avant elle, Gintare était partie aider à la Fazenda, un village Point-Cœur proche du notre. Mi-septembre est arrivée Marina, française, venue renforcer une communauté soudainement très réduite. Devraient arriver encore Lindsay et Mayra du Pérou. Je confie leurs visas à vos prières, car celui de Ruben, espagnol, a été refusé. Autant vous dire que que tous ces changements ont modifié le visage de notre communauté et que mes deux anciennes soeurs me manquent beaucoup ! mais c’est aussi une occasion supplémentaire pour moi d’aller un peu plus souvent à la Fazenda retrouver Gintare !

Points-Cœur est en effet riche ici de trois maisons : la nôtre ; la Coroa à trente kilomètres, avec une mission identique où vivent trois argentins et une allemande ; et la Fazenda à quarante kilomètres. Je voudrais vous présenter la Fazenda car c’est un village Points-Cœur dont l’importance grandit dans ma mission ici. Fazenda signifie « ferme » en français, mais ce lieu n’a pas grand chose à voir avec une exploitation agricole. Située en pleine nature, la Fazenda rassemble des enfants venant de familles aux situations précaires, de la rue ou de de l’orphelinat, des couples brésiliens ou étrangers, des Amis des Enfants, ainsi que des prêtres, religieuses et consacrés de l’œuvre Points-Cœur. dans chacune des huit petites maisons vivent deux adultes et quelques enfants, formant des petites familles recomposées. Leur charisme est le même que le nôtre, que je découvre et vous partage au fil des lettres, mais leur quotidien est différent. Il ressemble d’avantage à une vie de famille avec les tâches ménagères, les activités rémunérées de chacun(collier, céramique, travail à l’extérieur), l’école pour les enfants, le tout rythmé par la prière. J’aime beaucoup aller me reposer dans ce lieu magnifique. Nous partageons également les moments forts de l’année ensemble : grandes fêtres, retraites et emmenons régulièrement des amis passer la journée là-bas. Cette année, nous avons eu la joie de vivre ensemble les engagements définitifs de deux consacrées de Points-Cœur. C’est une grande richesse de pouvoir compter sur la présence, proche, d’autres qui comprennent notre vécu et de plus anciens qui nous épaulent et nous conseillent. C’est là que vivent, entre autre, Ina et Pity, qui avaient passé deux mois à la maison en avril-mai et que je retrouve avec joie.

les enfants de la Fazenda sont différents des nôtres. Bien qu’on sente chez beaucoup une grande violence, suite à une enfance blessée, leur joie de vivre et leur accueil m’impressionnent toujours. On les sent épanouis et heureux. Après l’embrassade de bienvenue suit souvent la question « Você vai pra o lagao de tarde », c’est à dire« tu vas te baigner au lagon cet aprè-midi ? ». (par lagon, entendez une pièce d’eau pas toujours très limpide ! ) Et c’est parti pour deux bonnes heures de baignade, cours de natation pour Joao-Lucas, plongeons sans fin pour Rafaela, Pamela, Tete. Le tout ponctué d’éclats de rire. J’en ressors avec un bon mal de dos et un cœur ensoleillé.

J’avais confié à vos prières en juillet Ernanie, blessé. Il est décédé peu après et je vous confie maintenant sa famille. Marie, jeune femme de la Praça Piedade, avec laquelle nous aimions tellement prier, n’est pas apparue depuis de longues semaines. Il parait qu’elle est revenue un jour toute propre, puis a disparu pour de bon, je vous la confie, même si je pense qu’elle est simplement, finalement, rentrée dans sa famille…

j’ai aussi la grande joie de vous annoncer que j’ai demandé à prolonger ma mission de quatre mois. Je resterai donc finalement au Vale jusqu’en mars. Etes-vous prêts à continuer à m’accompagner financièrement et spirituellement sur ce chemin ? Merci encore et toujours de votre présence !!

Um grande abraçao pra cada um. Astrid.

A suivre : la lettre de janvier 2010